Créativité

Retrouver l'émerveillement de l'enfance

Aurélie 7 min de lecture Juin 2026

À cinq ans, une flaque d'eau était un océan, un escalier un sommet à conquérir, une coccinelle un événement. Trente ans plus tard, le même trajet jusqu'au métro se déroule sans qu'un seul détail n'accroche le regard. L'émerveillement n'a pas disparu : il s'est endormi sous l'épaisseur de l'habitude. Et la bonne nouvelle, c'est qu'on peut le réveiller.

Pourquoi le monde a cessé de nous surprendre

Le cerveau est une formidable machine à économiser de l'énergie. Dès qu'une chose devient prévisible, il cesse de la traiter en détail : il la classe, l'étiquette, puis l'ignore. C'est ce qu'on appelle l'habituation. Adaptatif et indispensable — vous ne pourriez pas conduire si chaque arbre du bord de route vous bouleversait — ce mécanisme a un coût. À force de tout reconnaître, on cesse de vraiment regarder.

L'enfant, lui, n'a pas encore d'étiquettes. Chaque perception est une première fois, traitée pleinement, avec toute l'attention disponible. Sa vie subjective est plus dense parce que son cerveau ne prend pas de raccourcis. L'adulte, à l'inverse, vit dans un monde de symboles : il voit le mot « arbre » plutôt que cet arbre-ci, avec son écorce fendue et sa branche cassée.

Retrouver l'émerveillement ne consiste donc pas à ajouter quelque chose d'exotique à sa vie. Il s'agit plutôt de désactiver, par moments choisis, le pilote automatique perceptif — de remettre du grain dans l'image lisse que l'habitude a fabriquée.

L'émerveillement est une compétence attentionnelle

On présente souvent l'émerveillement comme une grâce qui tombe du ciel, réservée aux levers de soleil et aux cathédrales. C'est une erreur. L'émerveillement est d'abord une manière de diriger l'attention : ralentir, suspendre le jugement, et accorder à un objet ordinaire la qualité de regard qu'on réserve d'habitude à l'extraordinaire.

Concrètement, cela passe par un déplacement de l'attention de l'usage vers la présence. Une tasse de café n'est plus « ma dose de caféine du matin » mais une chaleur dans la paume, une volute, une amertume qui se déploie en plusieurs temps. Ce travail rejoint celui de l'interoception — la capacité à percevoir finement les signaux internes du corps — et il se cultive comme un muscle.

L'émerveillement ne demande pas un monde plus spectaculaire ; il demande un regard moins pressé.

C'est aussi pour cela que la curiosité et l'émerveillement vont de pair. L'un ouvre la question, l'autre savoure la réponse. Si le sujet vous intéresse, j'en parle plus largement dans Pourquoi la curiosité est la compétence la plus sous-estimée, où l'on voit comment cette posture irrigue bien plus que les loisirs.

De petites pratiques pour réveiller le regard

Inutile de partir en voyage ou de réorganiser votre existence. L'émerveillement se réentraîne dans les interstices de la journée, à condition de lui ménager quelques rendez-vous délibérés. Voici des points d'appui simples, à choisir selon ce qui vous parle :

La régularité compte plus que l'intensité. Trois minutes attentives chaque jour referont, peu à peu, des connexions que l'habitude avait laissées en jachère — la neuroplasticité travaille pour qui répète.

Le rôle de l'état de relâchement

On s'émerveille mal quand on est sur le qui-vive. L'hypervigilance, le stress chronique, le flot des tâches : tout cela maintient le système nerveux sympathique en première ligne, focalisé sur la menace et l'efficacité. Or l'émerveillement a besoin d'un terrain où la vigilance se desserre, où le système parasympathique reprend la main et où l'attention peut enfin se poser sans urgence.

C'est précisément ce terrain que l'on cultive dans un état de détente profonde. En ralentissant la respiration et en relâchant le corps, on quitte le mode « faire » pour le mode « percevoir ». Beaucoup de personnes redécouvrent alors une finesse sensorielle qu'elles croyaient perdue — non parce qu'on leur a ajouté quelque chose, mais parce qu'on a retiré le bruit qui la couvrait.

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Quand l'émerveillement déteint sur le reste

Réveiller cette capacité ne reste pas confiné aux instants contemplatifs. Un regard qui s'étonne de nouveau remarque davantage : il repère des détails, fait des liens inattendus, nourrit la création comme la conversation. C'est le même terreau d'où jaillissent le jeu, l'intuition et la rêverie — autant de façons de laisser l'esprit explorer librement.

Beaucoup décrivent aussi un effet sur l'humeur. S'émerveiller, c'est rappeler à soi-même que le monde excède nos catégories, qu'il reste plus vaste et plus surprenant que la version étiquetée que l'on s'en fait. Pour beaucoup, cette ouverture allège le sentiment de routine et redonne du relief aux journées. Ce n'est pas une promesse thérapeutique, et si une lassitude profonde ou persistante s'installe, un professionnel de la santé reste l'interlocuteur juste ; mais comme hygiène ordinaire de l'attention, l'émerveillement mérite sa place quotidienne.

Vous n'avez rien perdu de l'enfant que vous étiez. Sa capacité d'étonnement dort en vous, intacte. Il suffit, certains jours, de ralentir assez pour l'entendre respirer.

Questions fréquentes

Est-ce qu'on peut vraiment réapprendre à s'émerveiller à l'âge adulte ?
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Oui, et c'est encourageant. L'émerveillement n'est pas un trait fixe de l'enfance qu'on perdrait définitivement : c'est une manière d'orienter l'attention, et l'attention se réentraîne à tout âge. Ce qui s'émousse, c'est la pratique, pas la capacité. En accordant chaque jour quelques minutes à regarder vraiment ce qui vous entoure, vous remettez progressivement en route des connexions que l'habitude avait laissées dormantes. La neuroplasticité ne s'arrête pas avec l'enfance ; elle répond simplement à ce qu'on répète.

Quelle différence entre émerveillement et simple distraction ?
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La distraction disperse l'attention ; l'émerveillement la concentre. Quand vous papillonnez d'une notification à l'autre, votre esprit zappe sans se poser nulle part — c'est l'inverse d'un regard émerveillé. S'émerveiller, c'est au contraire s'arrêter sur une seule chose et lui donner toute sa profondeur. La distraction fuit le moment présent ; l'émerveillement s'y enfonce. C'est pourquoi les écrans, malgré leur abondance de stimuli, nourrissent rarement l'émerveillement : ils sollicitent sans laisser le temps de savourer.

Je suis très stressé : par où commencer ?
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Commencez par le corps avant le regard. Sous l'effet du stress, le système nerveux sympathique reste mobilisé et l'attention se rétrécit autour de ce qui presse ; difficile, dans cet état, de s'étonner d'une feuille morte. Quelques respirations lentes, en allongeant l'expiration, aident le système parasympathique à reprendre la main et desserrent la vigilance. Une fois le corps un peu apaisé, choisissez un seul objet simple à observer. L'émerveillement viendra plus naturellement sur un terrain détendu que sur un terrain tendu.

L'hypnose peut-elle aider à retrouver cette capacité ?
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Elle peut y contribuer, en travaillant sur le terrain. L'état de détente profonde que l'on cultive en hypnose ralentit le mental, relâche la vigilance et déplace l'attention du « faire » vers le « percevoir » — exactement les conditions dans lesquelles l'émerveillement se réveille le plus facilement. Une hypnologue n'apporte pas l'émerveillement de l'extérieur ; elle vous aide à retrouver l'accès à une finesse sensorielle qui était simplement recouverte. Pour beaucoup, l'expérience rouvre une porte qu'ils croyaient fermée depuis longtemps.